Nous sommes une équipe

Les derniers kilomètres au Tadjikistan se seront déroulés à l'image du pays : des hauts cols, un horrible chemin, et un paiement illicite à la frontière !

Une route en « planche à laver ».

Une route en « planche à laver ».

Je ne compte plus les cols qu'on a dû monter dans les dernières semaines. À 4 661 m, l'un des derniers au pays est le plus élevé de tous. Il se fait par contre mieux que prévu, sauf pour les quelques derniers centaines de mètres qui sont un vrai mur. À cette hauteur, on n'a accès qu'à 58% de l'oxygène disponible au niveau de la mer. J'arrive la tête un peu légère au sommet.

Pour célébrer, je propose à Fred et Pierre une photo de groupe. En approchant mon vélo du bord de la falaise, je me prends dans plusieurs pouces de glaise, et je passe les prochaines vingt minutes à racler la boue de mes pneus à l'aide d'une roche ! Belle célébration !

Ce qui n'était que de la gravelle se transforme durant la descente en planche à laver. Le nom vient des anciennes planches en métal pour laver les vêtements. Et probablement aussi du fait que ça brasse autant que dans une laveuse à pédaler sur ça ! Le vent glacial de face n'aide pas. Je pédale en alternant une main dans les pantalons et une sur le guidon. J'essaie aussi de souffler de l'air chaud sur mes doigts, mais ça m'amène très rapidement au bout de mon souffle. Je suis mieux de ne pas gaspiller mon oxygène !

La route comme ça me fait penser à une file à l'épicerie. Je regarde à gauche de la route, ça a l'air plus plat qu'à droite. Je change de côté, c'est pire. Je reviens à droite, c'est encore pire.

Nuit sur le toit du monde

La nuit suivante, nous nous arrêtons à la noirceur presque au sommet d'un nouveau col. La route du Pamir est surnommée le toit du monde de par son altitude, et cette fois, je comprends vraiment pourquoi. Le vent est si fort que nous posons nos tentes le plus près possible d'un gros rocher afin de s'en protéger. Malgré tout, la flamme vacillante de mon poêle met une éternité à cuire mes pâtes. Je les attends avec impatience dans ma tente, sous tous mes vêtements, deux manteaux, ma tuque, et mon sac de couchage.

Le lendemain matin, nous nous réveillons une fois de plus sous la neige. Mais en regardant de l'autre côté du lac au loin, où nous étions la veille, le paysage est entièrement recouvert de blanc. On a échappé de justesse au plus gros de la tempête.

Les derniers kilomètres au Tadjikistan suivent la frontière chinoise.

Les derniers kilomètres au Tadjikistan suivent la frontière chinoise.

You have broken the law

Le poste frontalier tadjike se trouve à plus de 4 340 m d'altitude. J'ai tenté m'accompagner en chantant au fil de la montée, mais j'ai instantanément eu mal aux jambes. Apparemment, j'ai à choisir si j'envoie mon oxygène à mes mollets ou à ma voix. Même parler est difficile aujourd'hui. À contrecœur, je me fais silencieux.

Arrivé au poste, nous nous réchauffons auprès d'un poêle au charbon et d'un premier douanier. Puis, un second me demande mon papier d'immigration. Je lui réponds qu'on ne m'en a pas donné. Ça n'a pas l'air de le déranger. Il sort son livre de traduction et me dit laborieusement « You have broken the law ». C'est pas de ma faute, on ne me l'a pas donné ça à la frontière !

Le gars n'arrête pas de me répéter Go back. Go back où ? À la frontière ouzbèke ?!

- Écoute là, ça fait un mois que je me farcis des cols plus hauts que les nuages, des chemins qui brisent mon vélo et mon derrière, que je manque d'oxygène et que je pense devoir me faire amputer les mains et les pieds tellement il fait froid. Et là tu penses que je vais virer de bord et retourner en Ouzbékistan ? OU-BLIE-ÇA !

Bon, ça c'est ce que je me dis dans ma tête. En réalité, ma réponse en russe est légèrement moins élaborée...

- Niet.

Pierre et Freddy sont entrés par une autre frontière et sont en règle avec leur papier. Le douanier leur dit qu'ils peuvent y aller mais ils font front commun en répondant « Nous sommes une équipe, on passe tous ou on reste tous ici. » Je me sens mal de les retenir, mais ça fait quand même plaisir à entendre. Après deux semaines à rouler avec ces deux comiques, j'ai de la peine de bientôt les quitter.

Finalement, comme on pouvait s'y attendre, le douanier commence à parler que 20$US pourrait aider la situation. Je finis par avoir la voie libre en me dégarnissant de 10$. Notre charmant garde frontalier me laisse partir en me remerciant des jolis mots « You are a bitch. »

Le Kirghizistan

Je suis peut-être une bitch, mais je suis maintenant au Kirghizistan, face à une immense descente qui me rappelle mon entrée en Slovénie. Et après plusieurs kilomètres, nous sommes face au poste frontalier kirghiz, où nos passeports sont étampés en cinq secondes, sans aucun visa nécessaire, et où les douaniers nous souhaitent la bienvenue au pays. J'aime déjà ce pays.

Surtout avec des paysages comme ceux-ci.

L'arrivée au Kirghizistan, laissant le Pamir derrière.

L'arrivée au Kirghizistan, laissant le Pamir derrière.

La fin de la saison des yourtes au Kirghizistan.

La fin de la saison des yourtes au Kirghizistan.

Dernière photo de groupe avec Pierre et Freddy.

Dernière photo de groupe avec Pierre et Freddy.

Après une dernière nuit en double tente, nous allons déjeuner pour l'ultime fois « en équipe ».

Après quelques semaines à rouler ensemble, nos routes doivent maintenant se séparer. Je poursuis ma route vers le nord. Je traverserai le Kirghizistan en allant vers Och et Bichkek. Mes comparses européens quant à eux bifurquent vers l'est, pour Kachgar en Chine. Fred continuera ensuite encore un peu vers l'est, et Pierre s'en retourne en France. 

Le Français est d'ailleurs heureux de terminer son voyage. Il y a quelques jours, il m'a dit, sur le ton d'une confidence :

- Je n'aime même pas vraiment ça le vélo...
- Hein ?! Et pourquoi tu pédales de la France jusqu'à la Chine alors ?!
- C'est que j'aime encore moins marcher.

Ah les gars, vous allez me manquer.