Aux portes de l'Afghanistan

Après la route du nord que je viens de suivre, n'importe quel chemin me paraîtrait beau. Surtout si l'Afghanistan se trouve jour après jour de l'autre côté de la rivière, si près et en même temps si loin.

Un confortable 250 km à suivre la rivière et à longer l'Afghanistan.

Un confortable 250 km à suivre la rivière et à longer l'Afghanistan.

Bien sûr, la M41, que je suis depuis Douchanbé, est toujours en piètre état mais au moins je n'ai pas de cols à grimper ! J'oublie cependant facilement l'absence d'asphalte et la forte circulation des camionneurs ralliant la Chine en laissant errer constamment mon regard de l'autre côté de la rivière que suis.

Cette rivière tumultueuse, sauvage, sinueuse et imprévisible semble à l'image du pays qu'elle borde : l'Afghanistan. J’aperçois ses habitants au fil et des kilomètres et des villages, et si je m'imagine en 1950 au Tadjikistan, eux semblent encore pris au Moyen-Âge... Je vois plusieurs femmes et enfants faire leur lessive à même la rivière. De grands tapis écarlates tressés à la main sont ainsi nettoyés à l'extérieur, avant de reprendre place dans leurs maisons en terre battue accrochées aux flancs de la falaise.

Les haute falaises, côté afghan. Le paysage semble sorti d'une autre planète.

Les haute falaises, côté afghan. Le paysage semble sorti d'une autre planète.

Car encore plus sauvages que la rivière sont les falaises qui bordent le cours d'eau. À pic comme d'immenses murs de granit, elles marquent leur territoire respectif mieux que n'importe quelle barrière, et rendent presque impossible la construction de routes décentes.

À gauche, le Tadjikistan, à droite, l'Afghanistan.

À gauche, le Tadjikistan, à droite, l'Afghanistan.

Un village au pied de l'entrée d'une gorge, du côté tadjik.

Un village au pied de l'entrée d'une gorge, du côté tadjik.

Les villages

Les villages sont faciles à prévoir et à repérer dans cette région du monde. Généralement, lorsque deux montagnes se rejoignent, une petite rivière en sortira. Et ces minces filets d'eau sont tout ce qui est nécessaire pour créer la vie pour quelques dizaines ou centaines de personnes. Accompagnés de quelques animaux, la majorité des habitants travaillent alors à fructifier les minces parcelles de sol plat.

Le travail est long et difficile. Enfants comme personnes âgées travaillaient encore aux dernières lueurs du jour lorsque je leur ai demandé si je pouvais installer ma tente près de leur champ. Le lendemain, à mon réveil, la journée de travail était déjà commencée. Le tout en silence. Pas de machinerie agricole ici. Tout est à la main.

Tous les travaux sont encore faits à la main, du matin jusqu'au soir.

Tous les travaux sont encore faits à la main, du matin jusqu'au soir.

HELLO ! HELLO ! HELLO !

Au Tadjikistan, c'est la sécurité avant tout.

Au Tadjikistan, c'est la sécurité avant tout.

Si un seul mot pouvait résumer le Tadjikistan, ce serait Hello. De préférence répété 300 fois de suite en criant.

Les enfants surtout sont euphoriques à l'approche des cyclistes. Ils se mettent à courir vers la route et se mettent en position pour donner des high five. Les plus motivés s'écartent les jambes pour pouvoir claquer ma main le plus fort possible. Le tout suivant généralement cette conversation typique.

- HELLO !! HELLO !! HELLO !! HELLO !!
- hello...
- HELLO !! HELLO !! HELLO !! HELLO !!
- ok, bye now.
- HELLO !! HELLO !! HELLO !! HELLO !!

Parfois, ça peut devenir assourdissant. Mais je me dis que c'est probablement la seule distraction qu'ils reçoivent dans leur région isolée. Au Tadjikistan, la mortalité infantile est de 35 pour 1000. Ça veut dire qu'à chaque année, 3,5% des enfants de moins d'un an décède. C'est 7 fois plus élevé qu'au Canada.

Le pire c'est que même avec ce chiffre effarant, le Tadjikistan fait figure de premier de classe devant l'Afghanistan, son voisin immédiat. Eux arrivent en dernière position mondiale, avec une mortalité de près de 122 pour 1000. Tu as bien lu, plus de 12% des enfants ne se rendent pas à leur premier anniversaire.

Je les laisse donc s'émerveiller tant qu'ils veulent devant un gars à vélo dans leur village.

Une nuit chez les Pamiris

Avec mon cadeau 2 pour 1 : à la mode et nourrissant !

Avec mon cadeau 2 pour 1 : à la mode et nourrissant !

Vers la fin de presque chaque journée, je me mets à chercher un terrain relativement plat pour poser ma tente. S'il y a des gens autour, je leur demande la permission, et sinon, je ne fais que m'installer. Je me crois alors bien caché et invisible... jusqu'à ce qu'on me rappelle le contraire.

Un soir, je viens tout juste de m'arrêter et je m'apprête à monter ma tente. Une grand-mère m'a déjà aperçu et vient me donner des fruits. Puis, sans autre préambule, elle m'invite chez elle de l'autre côté de la route.

Je m'imagine la conversation derrière les rideaux qui pourrait avoir lieu dans notre monde qu'on appelle civilisé.

- Linda, y'a quelqu'un qui campe sur notre terrain.
- Appelle la police, ça doit être un meurtrier.

Ici, zéro stress. Tu vois un étranger, tu l'invites.

La grand-mère m'offre bientôt une quantité monstre de noix de Grenoble. Je lui fais une face interrogative pour savoir si je dois en choisir un ou tous les prendre. Croyant plutôt que je ne sais pas comment les ouvrir, elle en prend un et le casse simplement d'une main à l'intérieur de son poing ! Tu vois, semble-t-elle dire, pas compliqué !

Toute sa famille insiste pour que je dorme à l'intérieur de la maison. J'essaye de répliquer que ma tente est parfaite mais mon vélo est déjà poussé de force à l'intérieur sous les ordres de mémé.

Je me sens d'ailleurs un peu mal en apprenant que mémé est finalement maman. Elle n'a que 53 ans malgré qu'elle ait l'air d'en avoir proche de 70. Vieillir plus rapidement que les années, voilà le fardeau de presque tout le monde ici. Le soleil, le dur travail et les conditions de vie difficiles ne pardonnent pas.

La maison, comme toutes les habitations autour, n'a pas d'eau courante. La vaisselle, les douches et la lessive se font grâce au ruisseau, à l'extérieur.  Je comprends maintenant encore plus pourquoi les villages sont systématiquement bâtis si près des cours d'eau. La maison en terre battue consiste en deux pièces. Une est la cuisine et la chambre pour les filles, et l'autre est une autre chambre pour les garçons. Au-dessus, on y retrouve du foin entreposé pour les bêtes. En retrait de la maison, une bécosse. Celle-ci est en fait un immense trou recouvert de vieilles planches, et entouré de bâches. Quelques orifices sont percés dans les planches. Et en y posant le pied, tu espères définitivement que ça ne cède pas... Et tu te dis... ai-je vraiment besoin d'y aller ?!

Des cinq enfants de la famille, les deux plus jeunes sont des garçons et ce sera avec eux que je dormirai après le souper. Je soupçonne que les pièces ont été changées spécialement pour l'occasion afin de me laisser la cuisine, la plus grande des deux pièces.

On m'installe un coussin à côté des leurs, mais avant d'aller au lit, je vais à l'extérieur pour me brosser les dents. La famille au complet me suit sur les talons et me regarde comme si j'arrive du futur lorsque j'utilise mon fil dentaire !

Le problème avec la cuisine est que l'unique porte donne sur la chambre des femmes. Ne sachant pas si j'y avais droit de passage, j''ai opté pour refouler toute la nuit mon envie de libérer ma vessie !

La famille m'ayant offert leur foyer, accompagné d'un voisin curieux !.

La famille m'ayant offert leur foyer, accompagné d'un voisin curieux !.

Le lendemain matin, on m'offre à déjeuner. Tout comme pour le souper, je ne le partage qu'avec les garçons. Étant un étranger, je ne peux manger dans la même pièce que les femmes. Mais après avoir mangé, je réussis à ne former qu'un groupe avec tout le monde. Je leur montre quelques-unes de mes photos de voyage, et je pousse même un peu la chansonnette a capella. Puis, à mon invitation, ils mettent de la musique locale.

Ce n'est pas de la très grande production, mais j'invite quand même mémé et ses enfants à danser un peu un après l'autre. Puis, avant de partir, j'offre des autocollants et des macarons du Canada à mes deux nouveaux amis de chambre.

C'est souvent plus facile de juste ignorer les gens sur la route et de passer tout droit vers la prochaine ville parce qu'on se dit qu'on a des kilomètres à faire et qu'on est tanné de répéter la même histoire plusieurs fois par jour. Même malgré le titre que j'ai moi-même donné à ce voyage, Le bon monde, j'oublie parfois que l'échange des cultures est le meilleur souvenir, bien plus que la plus belle photo d'un paysage. Ces quelques heures avec cette famille du Pamir me rappelle que je dois prendre le temps nécessaire pour rencontrer et connaître les gens sur ma route. Les barrières de la langue et culturelles sont souvent très difficiles, mais on en sort grandi.

Freddy et Pierre

Plus loin, alors que je suis à prendre une photo, je me fais rattraper par deux autres cyclistes : Freddy l'Allemand et le Pierre le Français parisien.

- Wow, tu es le premier cycliste qu'on rattrape depuis notre départ d'Europe !

Merci les gars, c'est valorisant.

- Je ne suis pas si lent, je prends juste beaucoup de photos !

Peine perdue. Me voilà qualifié du cycliste le plus lent d'Eurasie.

Freddy sur son vélo normal, et Pierre à côté de son vélo anormal.

Freddy sur son vélo normal, et Pierre à côté de son vélo anormal.

J'avais déjà entendu parler sur la route de Pierre et de son gigantesque vélo. Quelque chose comme une légende locale du cyclotourisme. Le gars a patenté trois cadres ensemble pour se faire un vélo haut perché. Pourquoi ? Pourquoi pas !

En tout cas, le centre d'attention est maintenant définitivement tourné vers lui. Plus personne ne regarde Freddy ou moi, et on passe à travers les villages invisibles comme des automobilistes.

Khorog

Mes deux nouveaux compagnons et moi arrivons ensemble à Khorog, une ville d'une trentaine de mille habitants où nous profiterons de la vie quelques jours. À dire vrai, Pierre et ses gargouillements profiteront surtout des toilettes, mais Freddy et moi nous promènerons plus !

Nous rencontrons ainsi d'autres Allemands dans un restaurant. L'un d'eux me confie, en apprenant que je suis Canadien :

- Ah c'est drôle, j'ai vu des jeunes sur la route avec des macarons du Canada. Ils m'ont demandé si je venais du Canada, et ils étaient déçus que je dise non, je viens de l'Allemagne.

Je pense que je devrais être nommé ambassadeur canadien au Tadjikistan !

Pierre, Freddy et moi déciderons ensuite de poursuivre la route ensemble. Ce seront mes premiers compagnons de voyage depuis le départ ! En reprenant la route, nous quittons alors notre vue sur l'Afghanistan pour monter encore plus haut en altitude et traverser le massif montagneux du Pamir.

Notre trio connaîtra deux semaines d'aventures, de froid, d'altitude, de montées et de descentes, jusqu'à ce que nos itinéraires respectifs nous séparent. Mais tout ça, ce sont les prochaines histoires des trois cyclistes les plus lents d'Eurasie...!