Des tunnels noirs et un Français badass

Décidément, j'en aurai eu pour mon argent en Bosnie. L'après Sarajevo aura été une suite d'interminables tunnels noirs. Et je termine le pays en rencontrant un homme littéralement vingt-cinq fois plus badass que moi.

À l'est de Sarajevo.

À l'est de Sarajevo.

Sarajevo est au bas d'une vallée, entourée de montagnes. Forcément, ça monte pour sortir ! Mais la géographie est ainsi faite qu'après les montées viennent (généralement) les descentes. Je mets mes gants de vaisselle et je fonce à travers la pluie et les kilomètres jusqu'à un hôtel.

Là, je semble tomber au milieu d'un party de modèles de Victoria's Secret. Après m'être informé aux protagonistes, il semble qu'ils soient là pour célébrer les cinq années passées depuis la fin de leur secondaire. Je me sens vieux.

Un des gars présent me demande ce que je fais là, et après information sur mon voyage, il me baragouine "You're a legend" en s’inclinant. Je me sens moins vieux.

Les tunnels

À l'intérieur d'un des innombrables tunnels.

À l'intérieur d'un des innombrables tunnels.

C'est ensuite que ça se complique d'une nouvelle façon. Durant une cinquantaine de kilomètres, je suis le flanc des montagnes et je passe à travers une trentaine de tunnels creusés directement dans le roc. Pour ajouter un peu de plaisir, les tunnels n'ont pas d'accotement (comme toutes les routes), et ne sont pas éclairés. Je suis extrêmement content de mon investissement d'une lumière sur mon vélo! Bien que pas assez efficace, elle me sauve probablement littéralement la vie.

Chacun de ces tunnels est d'une longueur variant entre 200 m et 1,4 km de long, et pour chacun d'eux, je sprinte pour en sortir en espérant que les camions qui me dépassent me voient. Chapeau (et merci) à tous ces camionneurs et automobilistes qui m'ont dépassé en réalisant qu'il y avait un cycliste dans leur voie.

Yves, la légende

Yves, le globe-trotter français.

Yves, le globe-trotter français.

À la sortie des tunnels, je m'arrête dans la ville de Visegrad. Un homme vient m'aborder en français et me parler de vélo. C'est ainsi que je fais la rencontre de l'incroyable Yves Périsse, un Français originaire de Lyon.

À la fin des années 80, Yves a dit à ses amis qu'il partait pour six mois en voyage de vélo. Déjà, faire ce voyage il y a trente ans était un exploit en soit. Mais ce n'est finalement qu'au bout de six ans et demi qu'il a remis les pieds au pays... pour ensuite repartir de façon intermittente durant les vingt-cinq prochaines années.

Yves a promené ses roues sur presque tous les continents. Il a traversé l'Europe et l'Asie à plus d'une reprise, et a même fait tout l'Afrique du nord au sud par la côte ouest.

On a parlé d'équipement, d'être seul à rouler avec ses pensées, de pays exotiques et il m'a donné des conseils sur mon itinéraire en Turquie en fonction des inclinaison des chemins. Je lui ai demandé s'il lui arrivait de s'attacher sur la route et d'avoir envie de poser ses valises dans une maison. Il me répond que oui, mais que la poursuite de son itinéraire a toujours fini par gagner.

- Yves, j'ai dormi dans une maison abandonnée en Bosnie, c'était assez spécial !
- Ben oui, moi aussi je l'ai fait souvent, c'est un bon endroit. Surtout que c'est plus sécuritaire qu'en 1998 quand je suis passé par ici la dernière fois. Plusieurs maisons contenaient encore des mines.

Merci du conseil, Yves. J'aurais aimé le savoir il y a deux semaines !

Je le bombarde de questions.

- T'es-tu déjà fait voler quelque chose?
- Non.
- Jamais??
- Ah oui, maintenant que j'y pense, mon passeport en Afrique centrale, en me faisant pointer par une kalach.

Bien sûr, se faire menacer par une mitraillette, le genre de choses qui s'oublient facilement quoi...

À 52 ans, Yves a des revenus d'un appartement locatif qu'il a acheté à New-York alors qu'il était dans la vingtaine et y vivait. Autrement, il ne m'a jamais demandé ce que je faisais comme travail dans la « vraie vie ». Normal, pour lui, je le suis présentement dans ma vraie vie et un salaire en échange d'heures au bureau lui semblait d'une médiocre importance.

Inspirant. Mais aussi qui porte à réfléchir à un tout autre niveau. C'était une chose pour moi de partir pour une durée prévue d'une année. Pourrais-je tenir le coup pour vingt-cinq ans ? J'ai peine à l'imaginer. La découverte de l'autre, du monde et de ses paysages en échange d'une famille, d'amis proches et d'un confort matériel.

- Qu'est-ce que tu trouves le plus difficile, Yves ?
- Partir.