Le désert kazakh... seulement pour les mentalement stables

"The vast desert and steppe flatlands of Kazakhstan offer little in terms of visual stimulation and should only be attempted by the hardiest and most mentally stable of cyclists." Voilà où je m'apprête à m'enfoncer.

Cette citation vient du site web Caravanistan, probablement la meilleure ressource présentement sur l'Asie centrale. Et après ma traversée de la mer Caspienne, je m'apprête à commencer la partie la plus difficile du voyage, la traversée d'un véritable désert sur des centaines de kilomètres.

This will be one of the toughest stretches on your trip. There are no sights, besides the bleak desert and its inhabitants, and the occasional cemetery or isolated settlement. In general, this is not fun. You are doing it for the experience. The heat is an issue for most, and you have to be lucky with the wind, which is always fierce. (source - Caravanistan.com)
Aktau à Béïnéou, 475 km de désert.

Aktau à Béïnéou, 475 km de désert.

La partie kazakh, avant de poursuivre par l'ouest de l'Ouzbékistan.

La partie kazakh, avant de poursuivre par l'ouest de l'Ouzbékistan.

Seul, ou presque

Très rapidement après la sortie d'Aktaou, le désert commence. Ça ne ressemble pas à une plage de dunes comme le Sahara. On se croirait plutôt au Nouveau-Mexique, avec un peu de végétation sèche qui pousse ici et là sur un sol dur et plat. Pendant une moitié de journée, je vois encore quelques villages isolés s'accrochant à la route, mais après, c'est la désolation totale.

Une mère et sa fille attendant du transport à la sortie d'un village.

Une mère et sa fille attendant du transport à la sortie d'un village.

Enfin, presque la désolation totale. Durant ces presque 500 km, je rencontrerai périodiquement des troupeaux de chevaux, de dromadaires et de chameaux. Je retrouve les traces de ces derniers à presque chaque campement où je m'arrête. Ils semblent bien aimer la marche !

Le dromadaire deviendra d'ailleurs au fil des jours mon nouvel animal préféré. Il est curieux et amical, avec de grands yeux doux et de longs cils charmeur. Et on dirait qu'il sourit constamment. Plusieurs se laisseront même flatter gentiment et prendre en photo.

Mais, au total, ces moments de flattage de camélidés restent plutôt rares.

La réalité est que je découvre rapidement que le désert est un endroit étouffant. De par sa chaleur, son vent sec qui chasse l'humidité du visage, et de son sable fin grossissant petit à petit une couche collante sur ma peau moite. L'espace infini, l'horizon plat et la monotone route m'écrase plutôt que me grandit.

C'est l'effet contraire d'être au sommet d'une montagne.

Quelques fois cependant, je réussis à entrer dans une certaine plénitude et un bonheur de me sentir explorateur. Comment ils disaient déjà... "you are doing it for the experience" !

Leonid et Sasha

Leonid et Sasha.

Leonid et Sasha.

Alors que je suis à rouler, une auto s'arrête en sens inverse de moi. Je me tourne vers eux, et je vois... Leonid et Sasha en sortir ! Regards médusés et heureux des deux côtés ! Quelques jours après les avoir quittés sur le bateau, je revois ces charmants auto stoppeurs ukrainiens en plein milieu du désert kazakh. Après l'Azerbaïdjan, et la mer Caspienne, notre troisième rencontre est la plus étonnante.

Sasha me montre le petit dromadaire en peluche qu'elle s'est fait offrir en cadeau. Elle l'a prénommé Profesor Gül, du nom de notre cargo de marchandises.

Jon

Le lendemain, j'arrête dans une chaikhana, ou maison de thé, perdue au milieu de nulle part. Ces bâtiments simples en béton, vendant de l'eau, un choix de repas, et servant du thé, sont des lignes de vie pour poursuivre sa route sans mourir de soif. On en trouve une environ aux 60 kilomètres sur cette route.

Le dieu des voyageurs me tisse des surprises. Imaginez, je suis à 150 km du village le plus près, assis à une table branlante avec 86 mouches me tournant autour de la tête. Un Britannique passe la porte, me regarde, interrogateur, et demande de son accent raffiné:

Jonathan?
Jon parmi les camions alors qu'on roulait ensemble.

Jon parmi les camions alors qu'on roulait ensemble.

Il s'agit de Jon, un cycliste de 47 ans qui est parti un peu après moi de l'Angleterre pour faire le tour du monde. Un rêve qu'il caressait depuis une dizaine d'années. Il avait obtenu mon adresse courriel d'autres voyageurs sur la route, et on s'était écrit à Tbilissi, en Géorgie. On n'avait alors malheureusement pas réussi à se rencontrer, mais le hasard de la route s'en est chargé.

On roule le reste de la journée ensemble, comparant nos itinéraires, nos aventures et nos infortunes. Sa traversée de la Caspienne a pris cinq jours à cause de la météo, et il a ensuite été malade durant près d'une semaine à Aktaou, l'empêchant de poursuivre sa route. Du coup, son visa ouzbèke est déjà commencé et il doit rattraper son retard. Je le laisse filer à l'anglaise en lui souhaitant good luck and good wind.

Les peintres

Camping dans un cimetière musulman.

Camping dans un cimetière musulman.

Nouvelle journée, nouvelle chaleur et même longue route. Je suis très inconfortable sur ma selle pour cause d'irritation due à la chaleur. Je te laisse imaginer les détails.

Vers 15h30, au plus fort du soleil, je trouve un très rare arrêt d'autobus. Étrangement, je n'ai vu aucun autobus sur la route, et l'arrêt ne semble desservir qu'une seule bicoque... qui possède une automobile.

Profitant de son ombre, je m'assoupis, allongé sur les trois barres de métal espacées qui forment le banc. Quinze minutes plus tard, un camion s'arrête et un fumeur s'assoit à côté de moi. Ces deux gars viennent repeindre l'abri d'autobus. Ça doit faire 15 ans que la peinture s'écaille sur le béton effrité, mais c'est là que le travail doit se faire. Je repars.

Pourquoi t'es pas marié ?

La famille qui m'a reçu à dîner, dans un petit village du désert.

La famille qui m'a reçu à dîner, dans un petit village du désert.

J'ai mal calculé mon eau. Ayant bu plus de 10 litres depuis la veille, je suis à sec et je dois finir les bouteilles des automobilistes qui s'arrêtent pour me parler...

Je trouve éventuellement un village de moins de cinquante habitants. Un homme se porte à mon secours en m'ouvrant sa citerne.

Ce village est tellement éloigné des points d'eau que les habitants doivent s'en faire livrer par camion, et l'entreposer dans des bassines sous terre, dans ce qui ressemble à nos remises. Honnêtement, je ne peux m'imaginer avoir à vivre au quotidien dans de telles conditions.

Après l'eau, on m'offre le repas et beaucoup trop de lait fermenté de chameau. La moitié du village doit habiter cette maison, il y a des gens assis dans chaque pièce. Je réussis à remettre du lait dans le bol principal quand on me laisse seul un instant.

L'épouse de mon bon samaritain, qui a 4-5 enfants et semble plus jeune que moi, m'interroge dans la cuisine :

- Tu viens d'où?
- Quel âge as-tu?
- Es-tu marié?
- Pourquoi t'es pas marié?

Et là elle me regarde en se demandant quel doit être mon problème. Je me fais juger sur mes choix de vie, au Kazakhstan, dans une cuisine qui ne possède pas de lavabo.

Leonid et Sasha, prise 2

Sous le soleil, la poussière et la construction.

Sous le soleil, la poussière et la construction.

Rendu à ce point-ci du récit, tu comprends le principe. Je roule, j'arrête, je remplis mes bouteilles d'eau, je roule, j'ai mal aux fesses, je roule pas vite.

Arrêtant à une bâtisse, je parle à des camionneurs en bordure de la route. Mais en même temps, je rêve qu'une belle voix féminine avec un accent russe crie mon nom.

Jonathan ! Jonathan !

Je me tourne. Ben oui, encore les Ukrainiens. Coudonc, vous n'avancez pas plus vite que ça vous autres?

Ils sont revenus sur leurs pas car Sasha avait oublié son téléphone dans un camion qui les avait ramassés. Par miracle, elle a réussi à retrouver et le camionneur, et son téléphone. M'ayant reconnu sur la route, ils se sont arrêtés à l'arrêt le plus proche pour me tenir compagnie.

On traverse ensemble la montée suivante, et la construction ambiante. Décidément, ce désert est plein de belles surprises.

Les distances n'ont rien pour remonter le moral.

Les distances n'ont rien pour remonter le moral.

Mon nouveau chum, Dromo.

Mon nouveau chum, Dromo.

Les étoiles

Dormir sous les étoiles, puissance 10.

Dormir sous les étoiles, puissance 10.

À chaque nuit, après m'être enlevé la crasse de sur le corps aidé d'une douzaine de serviettes humides pour bébé, je prends le temps de contempler le ciel.

À des centaines de kilomètres des petites villes les plus proches, le ciel est plus étoilé que dans l'imaginaire. C'est à couper le souffle, même à l’œil nu. J'ai l'impression d'être suspendu dans l'espace.

Durant les journées, j'ai droit à un autre type d'étoiles : les Kazakhs. Chaque jour, plusieurs généreux camionneurs s'arrêtent et m'offrent de m'embarquer gratuitement. Quand je leur dis ma destination, certains pensent que je blague.

Man, niaise pas, c'est à 300 km, tu vas mourir, fais juste embarquer.

Ou quelque chose de même en russe.

Et il y a ceux, aussi nombreux, qui s'arrêtent juste pour prendre des selfies avec moi. Y compris les gars de voirie qui me couraient après pour le seul privilège d'avoir un cliché avec ma face huileuse.

Rouler jusqu'à tard en soirée permet de profiter de l'air moins étouffant.

Rouler jusqu'à tard en soirée permet de profiter de l'air moins étouffant.

En vrac

Mais le désert kazakh, c'était aussi :

Devoir me lever à deux reprises dans la nuit pour mieux attacher ma tente dans le vent, et la couvrir de sa toile extérieure puisqu'elle se remplissait de sable. Je n'ai plus fait l'erreur après.

De l'extrême chaleur le jour, et devoir prendre mon sac de couchage en duvet durant la nuit.

Un paysage qui change tellement lentement que la chose la plus intéressante à regarder est bien souvent le kilométrage de mon odomètre... qui change encore plus lentement.

Une étonnante absence de sueur. Considérant les températures de 45 degrés, je me serais attendu à évacuer beaucoup plus d'eau par la peau. Mais le vent sec semble enlever l'humidité du corps aussitôt qu'elle s'y forme. Yeux, nez et bouche inclus.

Des gros nuages d'insectes beiges volants qui se collent à moi et se prennent dans mes cheveux. Et le soir, autour et sur ma tente, j'ai droit à des sauterelles grosses comme des souris. J'ai l'impression d'être dans les plaies d'Égypte...

Des toilettes de chaikhanas qui semblent ne pas avoir été nettoyées depuis la création de l'Union soviétique. Faire mes besoins en nature me semble une meilleure solution.

Conclusion

Caravanistan avait raison. Cette traversée m'a épuisé. Physiquement et mentalement. Dans ces conditions, je suis content de mes quelques 500 km en 7 jours.

Suis-je content de l'avoir fait? Oui. Le referais-je? Définitivement pas !

Est-ce que je te la conseille? Well, you are doing it for the experience...!