Je n'ai aucune chance de travailler pour National Geographic

Je rencontre un cycliste scandinave, des « peut-être » réfugiés et me fais inviter chez un couple en chicane. Entre Ankara et Sivas, je réalise que j'ai encore des croûtes à manger avant d'être embauché par National Geographic.

 Un autre 500 km en Turquie.

Un autre 500 km en Turquie.

 Mads, le séduisant Norvégien.

Mads, le séduisant Norvégien.

Je pose mes sacoches à une auberge d'Ankara. Après six jours sans me laver autrement que dans des lavabos de stations service, je me dis que la douche est une bien belle invention.

J'aperçois un autre vélo de voyage près de la réception, et peu de temps après, j'aborde son propriétaire. Mads Herdal est un ingénieur norvégien de 33 ans, et c'est le premier cycliste que je rencontre depuis mon départ qui fait un voyage similaire au mien. Nous sommes tous deux partis à une semaine d'intervalle et avons suivi des routes parallèles en Europe jusqu'à Ankara. Ça fait du bien de partager ce qu'on a vécu depuis les derniers mois. Nos coups de cœur comme nos moments plus difficiles. Mads est déjà rendu à deux accidents, dont un tellement violent qu'il a dû changer la fourche de son vélo. Mais il n'en perd ni son sourire ni sa motivation pour continuer ! Sa prochaine destination est l'Iran, alors que je passe par la Géorgie et l’Azerbaïdjan. Mais il n'est pas impossible qu'on se recroise en Asie centrale.

À la sortie d'Ankara, je dois, comme à Istanbul, emprunter l'autoroute. C'est littéralement comme rouler sur le métropolitain à Montréal. À deux reprises, je me fais accrocher mon miroir par des automobilistes qui passent trop près de moi, et qui ne peuvent s'en contrefoutre plus. Heureusement, je sors de la ville indemne, toujours zéro accident à mon compteur !

Les « réfugiés »

Les journées redeviennent rapidement comme avant la capitale : des montées et descentes en alternance, avec du gros vent de face. Après quelques jours, en fin de journée, je vois de grandes tentes semblant former un petit village pas très loin de la route. Je dors quelques kilomètres plus loin, et de ma propre tente, je commence à penser que ça pourrait être des réfugiés syriens. Aux derniers chiffres, il y en avait plus de 2,7 millions en Turquie. De quoi remettre en perspective la promesse canadienne d'en accepter 25 000.

 « Pourquoi tu me demandes dans quel pays on est ? »

« Pourquoi tu me demandes dans quel pays on est ? »

Le lendemain, je retourne donc sur mes pas, ajoutant une douzaine de kilomètres à ma journée. Une ligne électrique a été installée juste pour cette agglomération de grandes tentes. Il y a des enfants, des femmes, des personnes âgées. Convaincu que ce sont des réfugiés, je m'approche pour pouvoir leur parler.

Le village est construit sur de la terre battue et est entouré de barbelés. Des vêtements sèchent au soleil. En m'approchant, je réalise que je ne connais pas du tout les coutumes locales. Est-ce que je peux juste entrer dans ce village sans invitation? Est-ce que je peux aborder les femmes et leur poser des questions? Est-ce que mes cuissards de vélo sont un habillement approprié?

Debout et immobile devant la porte d'entrée du village, je réalise que je suis le pire journaliste international.

Je réussis finalement à parler à deux enfants. Parler est un grand mot. Je ne parle pas plus syrien que turc. Je m'essaie avec les mots « Syria » et« Türkiye », pensant que ce dernier veut dire habitant de la Turquie. Finalement, j'apprends plus tard que ça veut plutôt dire Turquie comme tel. On me répond oui à ça. Les jeunes ont dû se dire, ben oui man, t'es venu jusqu'ici pour nous demander dans quel pays on est?

Pas mal ça mon reportage sur les Syriens. Je ne sais même pas s'ils en étaient, mais au moins j'ai une photo et la confirmation qu'on est en Turquie. Ici Jonathan B. Roy, Radio-Canada, quelque part en Turquie.

Yozgat

En continuant ma route, je remarquerai beaucoup d'autres petits campements, d'une seule à une dizaine de tentes rassemblées. Ces (peut-être) autres réfugiés semblent s'installer sur des terrains inoccupés ou désertés. Comme cette vieille station d'essence à l'abandon.

 Des gens installent des campements de fortune où ils peuvent.

Des gens installent des campements de fortune où ils peuvent.

J'arrive ensuite à un barrage routier. Un gars d'armée me fait signe d'aller le voir. Comme je suis naïf, je pense qu'il veut me poser des questions sur mon voyage. Ben non, il veut voir mon passeport et ensuite me fouiller. Le gars est tout pogné dans mes sacs et tire sur mes sangles. Je l'aide à en ouvrir un avant qu'il arrache tout. Il me fait sortir tous mes vêtements. Je lui demande pourquoi, et les quatre soldats qui m'entourent me disent de me la fermer. Du moins c'est que le ton de voix semble indiquer. Il semble que les gars n'étaient pas à la recherche de veilles bobettes de cycliste puisqu'ils me laissent continuer ma route.

 Vue de ma chambre sur le match de soccer projeté en direct à Yozgat.

Vue de ma chambre sur le match de soccer projeté en direct à Yozgat.

Je m'arrête à la ville de Yozgat. De ma chambre miteuse, il me semble que le bruit de la ville s'amplifie. J'ouvre les rideaux et je constate que mon balcon donne vue directement sur la place centrale et la retransmission du match de soccer à l'Euro. Pas besoin de parler turc pour deviner celle-là !

L'Espagne gagne 3 à 0 contre les Turcs. Le party ne finit pas trop tard.

 

Haci

 Haci.

Haci.

Je continue à rouler, rouler, rouler. En passant devant une vieille maison presque en ruine, comme ça m'arrive quelques fois par jour, un homme m'invite à m'arrêter. Il m'a l'air sympathique, je m'arrête.

Il vient me voir et me parle en turc. Évidemment, c'est un échec.

- English? que je lui demande.
- No English. Français? qu'il me répond.

Je suis en plein milieu de la Turquie et j'ai un homme turc de soixante-dix ans qui me parle français. Français approximatif, mais quand même.

On réussit, avec parfois l'appui de Google Translate, à avoir une conversation. Haci me dit qu'il a résidé sept ans en France dans les années 70 avant de revenir en Turquie. Je suis impressionné qu'il puisse encore parler français, près de quarante ans après avoir pratiqué pour la dernière fois.

Haci est maintenant mécanicien de tracteurs, et j'ai droit à la visite complète du garage et des différents accessoires formant la totalité d'une moissonneuse-batteuse. Après une pause sur le sol du garage pour une prière en direction de La Mecque, et entre deux pièces de tracteur, il me parle en peu de mots de son fils, décédé en 1999 alors qu'il était dans l'armée. Puis, il m'invite à souper.

C'est là que ça devient encore plus étrange.

Son épouse n'a pas l'air enchantée de m'avoir. Ramadan oblige, on attend l'heure exacte où le soleil se couche pour pouvoir manger. Nous sommes lui et moi assis par terre dans le salon, en avant d'une table basse remplie de nourriture, à attendre 20h15. Sa femme est dans la cuisine et ne soupe pas avec nous. Mon mécanicien va la voir et je les entends se chicaner. Je peux vous dire que je me sens bizarre assis en indien dans son salon à ce moment-là...

Haci revient. Je lui demande s'il tout est ok. « Pas problème », qu'il me répond. 20h15 sonne. Mon hôte ne parle plus, il mange tout à une vitesse fulgurante. Je n'ai même pas terminé ma soupe qu'il englobe déjà son dessert. Entre deux bouchées, il me reproche gentiment qu'au Canada, on ne respecte pas le Ramadan. « Canada manger toujours », me lâche-t-il a bouche pleine.

 Bravo pour rouler dans le noir.

Bravo pour rouler dans le noir.

Finalement, comme je suis encore plus ou moins à l'aise avec la situation matrimoniale, et que je me demande si je ne suis pas en train de jouer le rôle du fils disparu, je décide de repartir dans le noir. Après quelques kilomètres, je plante ma tente à trois mètres du chemin.

Le lendemain matin, un employé de la station service tout près vient dans ma direction et me demande si je suis un touriste. Je dis oui et il fait un signe que je peux rester dans le champ si je veux, et il repart. Franchement, me prendre pour un réfugié, il ne se ferait pas embaucher par National Geographic, lui !