La grande traversée

Après avoir obtenu mon visa pour le Kazakhstan, je suis prêt à quitter Bakou et à m'embarquer sur un cargo de marchandises qui m'amènera de l'autre côté de la mer Caspienne. Un périple imprévisible d'environ 450 km.

Pour un Canadien, visiter l'Iran nécessite un guide, ce qui est plutôt impossible à vélo. Mon itinéraire après la Turquie devait donc suivre la route plus au nord, en Géorgie et en Azerbaïdjan. Et de là, traverser la mer Caspienne, une étendue d'eau aussi grande que la Californie.

Le problème est qu'il n'existe aucun horaire pour les bateaux, et qu'il faut acheter son billet la journée même, lorsqu'un bateau est en approche du port. Cette attente peut être d'une journée comme elle peut être de deux semaines. Pour ajouter à la joie, la billetterie se trouve à Bakou, et le port, à Alat, à 75 km au sud.

Les Mongol Rallyeurs

 Les Britanniques Dom, Matt, Sam et Huw.

Les Britanniques Dom, Matt, Sam et Huw.

En arrivant à la billetterie de Bakou, je vois un gros collant GB sur une petite auto. Ce sont quatre Britanniques qui font présentement le Mongol Rally. Dom, Matt, Sam et Huw sont dans une des quelques 300 autos qui font la route de Londres à la Mongolie dans ce rallye annuel.

Par chance, il semble qu'il y ait un bateau qui partira la journée même. Un responsable stressé nous crie à répétition qu'on doit absolument arriver à Alat avant 14h si on veut réussir à prendre le cargo. Il est presque 11h et il est impossible que je pédale assez vite pour le faire à temps en vélo. Les Brits acceptent chaleureusement de me prendre comme 5e membre honoraire, avec tous mes sacs, dans leur auto déjà pleine.

Après avoir évité de justesse un accident entre deux 18 roues sur l'autoroute, nous arrivons un peu passé midi au port d'Alat.

L'attente

C'est plutôt long attendre quand on ne sait pas combien de temps on doit le faire. Alors qu'on croyait être sur le bateau assez rapidement, on attend encore plusieurs heures plus tard. On passe le temps à jouer avec un balle nerf. Lorsque qu'elle finit par briser, on la remplace par une balle de tennis. Malgré la cinquantaine de camions de transport sur place, il semble qu'on soit les seuls à se trouver des activités extérieures !

Du moins, jusqu'à ce qu'à la tombée de la nuit, un touriste Polonais voyageant avec une bourse de la National Geographic sorte un projecteur et un système de son de son camion et commence à faire jouer un film sur le côté d'une remorque de transport. Assis par terre à écouter le récit d'un des voyages d'Alastair Humphreys, nous attirons finalement d'autres camionneurs à nous joindre.

14 heures après notre arrivée, nous levons le camp du stationnement et embarquons finalement sur le bateau, à 2h du matin. Et même là, on ne lèvera l'ancre qu'un peu avant 8h le lendemain matin.

La traversée


Comme tu peux t'y attendre, ce n'est pas une croisière de luxe. On s'est fait assigné des petits compartiments avec des lits superposés, mais somme toute, ce n'est pas si mal.

Après cette longue nuit dans le stationnement, à passer les douanes, à vider l'auto pour se faire fouiller, et à embarquer sur le bateau, nous étions brûlés. On se réveille tous vers midi trente.

Leonid et Sasha, les Ukrainiens rencontrés à Bakou, sont aussi de la traversée, et commençaient à s'inquiéter de notre absence aux repas, pensant qu'on n'avait pas pu embarquer.

De toute façon, il n'y a pas grande chose à faire durant la journée. On lit, on se promène sur le bateau, et je prends quelques photos en soirée. On passera éventuellement plusieurs immenses puits de pétrole en haute mer. Distraction agréable de 15 minutes.

Les conducteurs de camion eux, regardent en bedaine un minuscule poste de télévision. Avec Sasha, la seule fille sur le bateau.

 Dom et Sam admirant la voie lactée... sous mes directives!

Dom et Sam admirant la voie lactée... sous mes directives!

 Les camionneurs, et Sasha, rassemblés pour regarder une petite télévision.

Les camionneurs, et Sasha, rassemblés pour regarder une petite télévision.

Les au revoir

Après une deuxième nuit sur le bateau, la traversée se termine finalement après 24h lorsque nous arrivons au port d'Aktau, au Kazakhstan. Pour ceci aussi nous avons été très chanceux. Je parlerai plus tard à un cycliste britannique qui m'a dit que sa traversée avait duré près de cinq jours à cause de la météo !

À la douane kazakh, Dom consent à donner une bouteille de whisky à un douanier qui lui en fait plus ou moins la demande. « De l'argent, ou je fais défaire votre auto en morceau pour la fouiller. »

Après avoir dit au revoir et remercié mes nouveaux amis, je reprends un peu tristement la route. D'une certaine façon, je les envie de pouvoir vivre ce voyage entre amis. De partager ensemble leurs inquiétudes et bonheurs sur la route. Et j'ai eu beaucoup de plaisir à les côtoyer durant les dernières journées. Mais je suis en solitaire, et je dois poursuivre mon chemin.

Mes roues recommencent donc à rouler pour vrai après une pause de presque dix jours. J'ai peine à croire que je suis au Kazakhstan. Je suis parti de l'Angleterre, et je suis au Kazakhstan.

Et j'ai un désert à traverser.