Réussir sa sortie

J'avais entendu quelques histoires sur la complexité de sortir de l'Ouzbékistan. En plus d'une fouille complète, la moindre infraction peut t'amener en prison. Et comme je dois passer la douane avec au moins trois différentes infractions à l'immigration, je me croise les doigts et je pratique mon meilleur sourire.

 Fin du périple ouzbek, et entrée au Tadjikistan. Ligne de 550 km.

Fin du périple ouzbek, et entrée au Tadjikistan. Ligne de 550 km.

Des histoires d'horreur se partagent entre touristes. Comme ce Britannique, participant du Mongol Rallye, chez qui le douanier a trouvé de la pornographie sur son portable. Expulsé de l'Ouzbékistan, et refusé au Tadjikistan, il a été pris dix jours entre les postes de douane. Son ami faisant des aller-retour pour lui apporter de la nourriture, et vraisemblablement du papier de toilette, jusqu'à ce que son ambassade réussisse à le faire sortir.

Ou comme ce couple de Belges, m'ayant raconté avoir passé trois jours en prison parce que la dame avait des pilules pour l'aider à dormir. Ce médicament, et 71 autres, étant sur une liste de « drogues interdites » au pays. Pour s'en sortir, ils ont dû embaucher un avocat local, et un traducteur, en plus de devoir négocier leur amende. Le tout leur a couté presque 1 200$.

Et même eux se consolent en se comparant à leur amie australienne, qui elle a fait 7 jours de prison pour avoir, horreur!, tenté de passer de l'aspirine...

Ça commence

C'est ainsi que je me retrouve face au premier garde. Il m'apparaît plutôt sympathique et me pose des questions sur mon équipement avant de me laisser continuer. Je pense m'en sortir facilement. Mais ce n'est que le début.

J'entre dans le second édifice où on me dit que je dois passer tous mes sacs aux rayons X. Mais durant les quelques minutes que ça me prend à revenir avec mes sacs, tout le monde est parti dîner. Attente de 45 minutes.

Première infraction : mon papier d'immigration

Ou plutôt, l'absence de ce papier. Vous vous rappelez mon entrée au pays en train. J'avais réussi à remplir en deux copies mon formulaire d'immigration en russe. Normalement, on aurait dû m'en redonner une copie étampée pour ma sortie. On ne l'a pas fait, et je ne connaissais pas cette information à ce moment.

J'explique donc ce manquement à la douanière, avec quatre mots de russe et beaucoup de gestes. Elle accepte finalement ma raison et me fait remplir un autre papier. Une infraction de réglée.

Deuxième infraction : l'argent

Il est interdit de sortir du pays avec plus d'argent qu'à l'entrée. Dans mon cas, c'est un peu difficile à respecter puisque je suis entré avec presque rien. Ayant changé mon argent kazakh dans le train, j'ai appris en même temps que les guichets automatiques en Ouzbékistan sont plus rares que le gazon, et qu'il est impossible de payer avec une carte.

Après avoir survécu deux semaines sur 100$, j'ai finalement trouvé un guichet à Bukhara. Évidemment, ne voulant me faire avoir à nouveau, je sortirai quelques centaines de dollars... que je ne dépenserai pas. Cet argent, et le reste de mon argent ouzbek, est caché dans mon poêle et sous mes semelles.

Malgré la fouille complète, mon argent demeure invisible. Deux sur trois. Je suis James Bond.

La fouille

Parlons-en de la fouille. Suite aux rayons X, et à l'habituelle question sur mon état matrimonial et pourquoi je ne suis pas marié, les bagages sont mis sur une table et chaque sac est vidé un par un. Ça a pris deux heures. En bonne partie car on dirait que le douanier n'avait jamais rien vu de sa vie.

- Ça c'est quoi ?
- Du fil dentaire.
- Ok. Ça?
- Des immodium.

Il crie à sa collègue, en lisant sur les cachets : « Lopéramide, ça fait quoi ? ». Elle répond quelque chose du genre, c'est pour le flu ! Il rit en me regardant, et continue.

- Tylenol c'est quoi ?

Je pointe ma tête.

- Ok. Et ça ?
- Malaria.
- C'est quoi malaria ?
- Bzzzz.

Les mêmes questions continuent pour tous mes petits sacs. Je dois lui expliquer la fonction d'une corde à linge, des patchs pour mes tubes, même de mon manteau en duvet ! Je suis rendu un pro des mimes.

Puis, il trouve ma petite bouteille de vernis à ongle, que j'utilise comme peinture pour retoucher mon vélo. Ne voulant rien savoir de mes explications, il me regarde bien sérieux, « pour ça que t'es pas marié, hein ? ».

La fouille se transfère à mon électronique. Toutes mes applications sur mon téléphone y passent. Puis tous mes dossiers sur l'ordinateur. On regarde ensemble des vidéos d'un magicien et de gens se promenant à vélo en Ouzbékistan...

Apparemment que l'objectif est de trouver photos qui pourraient faire mal paraître l'Ouzbékistan au monde. Les boys, je pense que vous faites déjà une pas mal bonne job comme ça avec vos fouilles pour faire mal paraître votre pays.

Quand il me demande ce qu'est ma radio Bluetooth, j'ai l'idée de lui faire une démonstration. Je mets du Beach Boys dans le tapis, et sa face s'illumine. Je baisse un peu le volume, mais il me dit de ne pas y toucher. « On n'a jamais de musique ici. », m'explique-t-il, piteux. Ben voilà, le reste de la fouille s'est accélérée après ça.

Troisième infraction : les enregistrements

Après la fin de la fouille complète, je passe à un dernier bureau et agent. Autre loi ouzbèque agréable, il faut dormir à l'hôtel au moins une fois aux trois jours, et obtenir des établissements un papier d'enregistrement.

J'explique en mimes au douanier que je suis en vélo, et que leurs villes sont trop éloignées l'une de l'autre pour que ça me soit faisable. En gros, le mot russe « velociped », accompagné de mes mains qui moulinent, est répété le nombre de fois nécessaire pour représenter la quantité de journées entre chacun de mes quelques enregistrements.

Je fais aussi un triangle avec mes doigts pour expliquer que je dormais dans ma tente. Et ma face lui dit : écoute man, j'ai fait mon possible...

Il me laisse passer. Je suis libre.


Le Tadjikistan

 La vingtième frontière, celle du Tadjikistan.

La vingtième frontière, celle du Tadjikistan.

J'ai peine à croire que tout ceci a fonctionné. J'ai aussi peine à croire que quelques coups de pédale plus loin, j'entre dans mon vingtième pays, le Tadjikistan. Un pays que j'aurais été fort embarrassé de placer sur la carte il y a peu de temps. Ou même de ne nommer qu'un seul fait s'y rapportant.

Et pourtant m'y voici. J'aurai le temps d'apprendre, j'y passe un mois.


Note : Ce passage aux douanes s'est passé le 27 août. La mort du despote et président ouzbek a été confirmée quelques jours plus tard. Par la suite, il était impossible de même obtenir un visa pour entrer au pays. Le temps nous dira en quoi ce changement de régime aura des impacts sur la vie au pays et sur les nombreux règlements s'appliquant aux habitants comme aux visiteurs.