Nam-myoho-renge-kyo

Comment, en allant du zoo, je me retrouve à faire des incantations avec 200 Japonais.

Après avoir visité les animaux du Zoo d'Ueno, à Tokyo, je reviens à pied vers mon auberge en traversant le parc du même nom. Deux Japonaises début trentaine m'abordent. Questions d'usage dans un anglais très incertain. « Tu viens d'où ? Que fais-tu ici ? Oh, tu aimes le Japon ! ». L'une des deux en particulier me parle à 95 % en japonais. Je ne comprends ce qui se passe qu'avec son intonation et quelques mimes.

Néanmoins, j'accepte rapidement leur invitation à les accompagner à une session de prière bouddhique japonaise. Sans trop comprendre vers où et quoi on se dirige, je les suis à l'intérieur du train.

Douze stations plus loin, nous débarquons dans une banlieue plus ouverte et un peu plus végétale. Tokyo a beau être la plus grande agglomération du monde, avec 43 millions d'habitants, elle est surprenamment humaine. Nous marchons là quelques blocs et entrons dans un bâtiment carré et ordinaire en béton. Comme presque partout au pays du soleil levant, nous enlevons nos chaussures et les laissons à l'entrée.

Avec mes accompagnatrices, nous allons voir la responsable de l'événement. Celle-ci me met dans les mains ce qui ressemble à un chapelet. Les nombreuses billes noires sont complétées de quelques petites boules blanches pendantes en poil. On m'indique comment bien le tenir. Puis on m'apprend et me fait répéter le mot le plus important de la soirée : Nam-myōhō-renge-kyō. Je l'écris pour mieux m'en souvenir.

Ce mot que l'on répétera sans cesse en intervalles comme une incantation est en référence à un important texte de cette branche japonaise du bouddhisme nommée Nichiren Shōshū.

Sachant maintenant tenir mon chapelet et répéter mon mot à plusieurs syllabes, nous entrons dans une nouvelle petite pièce. Sur le plancher formé de tatamis sont déjà agenouillées une quinzaine de personnes. La cérémonie commence au même moment et je m'installe rapidement comme eux, les jambes recroquevillées sous moi, en déposant mes fesses sur mes plantes de pieds.

 Essayer de suivre la lecture n'est pas une mince affaire.

Essayer de suivre la lecture n'est pas une mince affaire.

Les Japonais sortent tous une sorte de petit livret à la « Prions en église », où sont imprimés des centaines de caractères en kanjis. Mon hôte me donne mon livret et l'ouvre pour moi à la première page – qui est en fait la dernière, les Japonais lisant « à l'envers ». Elle me pointe les mots et m'invite à suivre les cantiques... comme si je pouvais y suivre quelque chose !

Les phrases que tous mes voisins énoncent avec conviction sonnent comme des syllabes ininterrompues et monotoniques, comme s'il ne s'agissait que d'un seul extrêmement long mot. Quelques syllabes semblent revenir et être répétées comme des mantras.

Nam-myoho-renge-kyo, Nam-myoho-renge-kyo.

À toutes les quelques minutes, ma voisine se penche vers moi pour tourner la page de mon livret, encore une fois comme si ça m'aidait réellement à suivre la lecture.

Après seulement une dizaine de minutes, je ne sens plus du tout mes jambes dans cette position. Je n'ose pas bouger et m'asseoir différemment du groupe, et je me dis que mes pieds s'habitueront à la presque absence de circulation de sang. Je me concentre à répéter les seuls mots que je connais.

Nam-myoho-renge-kyo, Nam-myoho-renge-kyo.

Après une trentaine de minutes, nous arrivons à la fin du livret et des incantations.

Les gens quittent alors rapidement la salle. Je tente de me relever aussi mais je n'arrive même pas à me soulever du sol sur mes jambes paralysées.

Alors que mes nouvelles amies me demandent pourquoi je demeure à terre, le sang revient à pleine capacité dans mes mollets. Je suis couché au milieu de la pièce, pris de douleur. Un peu humilié, je leur réclame une minute !

Mais un nouveau groupe entre déjà pour prier. Je réussis à me traîner à l'extérieur. Les filles me demandent ensuite si ça m'intéresserait de  voir un film japonais. Ben oui, pourquoi pas !

On monte alors à l'étage supérieur pour entrer dans une nouvelle pièce, cette fois immense. Elle doit être remplie d'environ deux cent personnes, ici aussi accroupies par terre, et en train d'écouter « religieusement » l'équivalent du Jour du Seigneur (la messe télévisée de Radio-Canada). Ne se contentant pas d'écouter, ils applaudissent sincèrement à chaque nouvelle personne venant parler au micro devant une grande foule dans l'émission de télévision. Ce n'est pas le film japonais auquel je m'attendais !

Les filles qui m'ont invité ici viennent prier quelques fois par semaine. Je leur demande si c'est toujours le même film. « Oh non, me répondent-elles, le film change à chaque mois ! »

Toute bonne chose a une fin et nous quittons éventuellement la grande salle pour reprendre le train. Je laisse mes dévotes et accueillantes amies alors que je dois changer de station pour revenir vers le centre de la ville. En route vers mon auberge, je souris tout seul dans le train en pensant aux événements des dernières heures. Je me dis une fois de plus que la meilleure façon de vivre des aventures de voyage, c'est de dire oui à toutes les belles opportunités.