Guanacos et mérinos

Je viens de retrouver mon ami Freddy dans le vent de la pampa chilienne. Et nous cherchons toujours une façon de ne pas célébrer Noël au milieu des prairies.

Plusieurs kilomètres après avoir retrouvé mon Allemand dans une cabane abandonnée sur le bord de la route, nous nous trouvons à une jonction de deux chemins. Et évidemment nous devons tourner vers la direction où le vent nous soufflera à nouveau complètement au visage. Même en poussant de toutes nos forces, nous n’avançons maintenant qu’à environ 4 ou 5 km/h… sous le regard de quelques guanacos, cet animal sauvage s’apparentant au lama.

Le vent fait retrousser la fourrure du guanaco sauvage.

Le vent fait retrousser la fourrure du guanaco sauvage.

C’est moi ou on dirait que ces animaux ont toujours le sourire ?

C’est moi ou on dirait que ces animaux ont toujours le sourire ?

Nous sommes alors le 24 décembre et les routes sont désertes. Freddy a alors l’idée d’écrire Feliz Navidad (joyeux Noël) sur une feuille de papier pour attirer l’attention des rares automobilistes qui pourraient nous sortir de cet ouragan. Il arrache deux feuilles de son carnet d’assurances de voyage et y trace les lettres avec le seul crayon qu’il possède : une plume. Je ne peux m’empêcher de partir à rire : on ne distingue rien de son écriture à plus de 30 cm de la feuille. Son travail semble complètement inutile.

Freddy et sa bonne idée d’écrire  Feliz Navidad  à la plume.

Freddy et sa bonne idée d’écrire Feliz Navidad à la plume.

Quelques lamas dans une ferme chilienne.

Quelques lamas dans une ferme chilienne.

Notre sauveur

John Robertson, notre sauveur.

John Robertson, notre sauveur.

Mais le vent est si fort que ses feuilles lui collent au corps sans même qu’il n’ait à les tenir. C’est peut-être ça ou mes grands gestes qui font s’arrêter notre sauveur dans son pick-up.

Le camion est conduit par John Robertson, un propriétaire de ranch dans la mi-trentaine. Il accepte de nous embarquer pour les quelques dizaines de kilomètres qui nous séparent du prochain village. Le camion est déjà plein avec 3 autres travailleurs du ranch dans la soixantaine. Nous embarquons donc avec la chienne Koy dans la boite, nos deux vélos, tous nos bagages et ceux des passagers du camion. C’est très à l’étroit mais au moins nous avançons !

La chienne se colle sur moi alors qu’on dévale à travers la pampa. Puis, après avoir débarqué un travailleurs à une petite bicoque au bout d'un chemin de terre, je suis promu à une place à l’intérieur de la cabine. J’en apprends alors davantage sur notre conducteur.

John me dit qu’il est la 4e génération d’une famille écossaise qui a immigré au Chili. Il possède plus de 8000 bêtes, principalement des moutons. Je lui demande combien grande est sa terre. Il n’est pas certain du chiffre exact, « 14 ou 15 000 hectares », me répond-il. « Dans cette région très au sud où les pâturages ne poussent pas très vite, ça prend au moins un hectare pour nourrir un mouton. », ajoute-t-il.

Il élève ses moutons surtout pour la viande, dont la grande majorité est exportée en Asie, mais aussi pour la laine. Et c’est probablement de cette dernière dont il est le plus enthousiaste. Ses moutons sont de type mérinos, dont la laine est bien connue des amateurs de plein air pour la création de vêtements techniques.

John me confie que son père est décédé il y a tout juste quelques mois. Il est le seul enfant et a hérité de la terre. Peu de jeunes décident d’habiter dans ces contrées au climat si difficile. Mais il aime son métier de gaucho et ne ferait pas autre chose. Il n’a pas encore d’enfants lui-même mais me dit qu’il aimerait en avoir. Il m’explique avec fierté que son père avait récemment réussi à obtenir une certification de leur laine, pour le produit qu’ils ont développé durant de longues années. Leur 7 tonnes de laine annuelle portent ainsi maintenant le nom officiel de Patagonian Robertson Merino.

Le jeune propriétaire m’explique aussi qu’il redonne 10% de sa production à des artisanes locales (nommées artelanas) pour créer leurs produits. Sa façon de redonner à la communauté du Sud du Chili… En plus d’embarquer deux cyclistes la veille de Noël !

L’horizon infini de la pampa. Avec de la pluie qui approche.

L’horizon infini de la pampa. Avec de la pluie qui approche.

Deux poches pour Noël

John nous dépose donc, Freddy et moi, à Cerro Sombrero. Nous installons nos tentes à côté du petit centre touristique de cette communauté d’à peine 600 personnes. Presque rien n’est ouvert, sauf la petite épicerie locale à laquelle nous réussissons à acheter quelques produits

Nous mangeons ensemble notre « souper des fêtes », des pâtes avec du maïs en conserve, protégés du vent par les murs du centre. Après le souper, Freddy met de l’eau sur le feu de son poêle de camping. Puis y ajoute le thé.

« Je vais mettre deux poches de thé ce soir. », me dit-il sérieux. « C’est Noël après tout ! »