Invitation nocturne

Une nouvelle leçon, s'il en fallait une, qu'on peut faire confiance aux gens !

 Côte ouest de la Malaisie.

Côte ouest de la Malaisie.

J'entre dans Pontian, la dernière ville malaisienne avant Singapour. Encore une fois à la noirceur considérant la longue route qui m'amène au sud.

Je roule vite sur la rue principale pour traverser la ville jusqu'à un hôtel que j'ai repéré sur ma carte. Un petit camion me dépasse alors rapidement, se gare devant moi, et un homme me crie quelque chose que je n'entends pas. « Probablement allô », me dis-je. Je continue ma route.

Moins d'une demi-minute plus tard, un autre camion me dépasse. Je porte cette fois plus attention à ce que son conducteur me propose :

« Homestay ?! For free ! »

Hum oui, que je lui réponds. Il est peut-être propriétaire d'une auberge et me la propose gratuitement. Étrange, mais je ne perds rien à aller voir. Selon mes statistiques, ça devrait bien aller. Je suis donc l'homme qui m'amène, je crois alors, chez lui.

Nous arrivons néanmoins quelque dix minutes plus tard devant un immeuble commercial, au milieu d'une rue peu éclairée. Quatre ou cinq autres hommes chinois dans la mi ou fin quarantaine arrivent en même temps, dont le premier conducteur qui avait tenté de m'arrêter. Ils s'empressent alors de prendre mes bagages et de les monter à l'étage « pour ne pas me les faire voler dans la rue ». Je suis seul en train de me faire prendre mes choses sans comprendre ce qui se passe. Ça commence à être inhabituel.

L'homme que j'ai suivi m'a expliqué rapidement être lui-même un cycliste. Je m'accroche à cette seule information que je connais d'eux. Je remarque le dessin d'un vélo sur son chandail alors qu'un de ses amis a un bracelet fabriqué avec une chaîne cycliste. En les suivant à l'étage, j'aperçois sur la porte l'inscription « Club cycliste de Pontian ». Mes appréhensions se dissipent. Ça me semble beaucoup trop élaboré si c'est un plan de cambriolage !

Mes hôtes sont donc tous des cyclistes. Ils se sont connus via ce sport, au fil des années. À Pontian comme dans le reste de la Malaisie, le vélo est toujours inusité et ceux qui en font deviennent une famille. Le local, et l'immeuble, dans lequel nous sommes appartient à l'un des membres de ce petit club. On y trouve un lit superposé, une petite cuisine et une salle de bain avec une douche. Mes nouveaux amis me disent que je pourrai dormir là après que nous soyons allés manger ensemble.

Michael

À ce repas typiquement chinois, j'apprends à mieux les connaître individuellement. Michael (son nom d'emprunt anglais) est le premier conducteur qui a tenté de m'inviter. Il est un peu l'instigateur de ce groupe restreint, et aussi celui qui parle le plus, et le mieux anglais. Il m'explique qu'il était dans un bar avec des amis en 2009, lorsqu'il s'est dit qu'il ne pouvait boire à tous les jours. Il lui fallait trouver une activité physique.

Un ami lui a alors proposé le vélo, mais il était réticent.

« Du vélo, j'en faisais quand j'étais jeune. Pourquoi je voudrais faire ça aujourd'hui ? », s'est dit Michael, comme beaucoup d'Asiatiques.

Mais l'ami a insisté et a amené Michael dans une boutique de vélo. Il lui a pointé un modèle à 600$ et lui a dit « c'est ça que ça te prend ». Quand Michael a ramené sa nouvelle monture à la maison et a avoué à sa femme combien il l'avait payée, elle ne lui a pas adressé la parole pour une semaine !

Contre toute attente, Michael s'est pourtant mis à pédaler, et à pédaler. Il a aujourd'hui 4 vélos, et n'a pas avoué le vrai prix de son dernier achat à son épouse et à ses 4 enfants.

Le club

Pour ne pas pédaler seul, Michael s'est mis à prêcher vélo en ville. Il a recruté certains de ses amis, puis des amis d'amis. C'est ainsi que le club, assez informel, s'est créé. Ils se sont mis à rouler les dimanches. Puis à aller de plus en plus loin. Au début dans différentes régions de la Malaisie, puis annuellement à l'étranger : à Taïwan, au Japon.

Avec cette ouverture au vélo, ils ont réalisé que beaucoup de voyageurs cyclistes passaient par leur ville pour faire la route entre Kuala Lumpur et Singapour. Située sur le bord de l'eau, la route y est plus calme que l'autoroute du centre du pays. Ils se sont donc mis à faire la « chasse au cyclotouriste » ! Chaque fois que l'un des membres en voit passer un sur la rue principale, ils s'appellent et tentent de l'attraper pour lui offrir le fameux « Homestay for free » pour la nuit.

Ils ont ainsi accueilli plus de 30 voyageurs depuis 4 ans. Des Espagnols, me disent-ils, un Mexicain, un Costa Ricain, un Japonais récemment (qui roulait en jeans !). Deux Allemandes d'à peine 20 ans. J'étais leur premier Canadien.

 Yee Sun, Yau et Michael derrière, Jackie et moi à l'avant.

Yee Sun, Yau et Michael derrière, Jackie et moi à l'avant.

 Après le départ de mes nouveaux amis, j'ai le grand local pour la nuit.

Après le départ de mes nouveaux amis, j'ai le grand local pour la nuit.

Je passe ainsi une agréable et sécuritaire nuit au local. Puis mes nouveaux copains reviennent même le lendemain pour m'inviter à nouveau, à déjeuner cette fois.

En parlant avec eux de la Malaisie, de vélo, et de la joie de ces belles rencontres, je me dis, une énième fois, que j'ai bien fait de faire confiance au monde.