Sentir les papillons (extrait du livre)

Ce texte est l’un des plusieurs dizaines de chapitres du bestseller « Histoires à dormir dehors ». Cette histoire-ci se déroule en Suisse.


Je n’aurais pas dû manger avec autant d’entrain ce poisson en conserve. Campé dans un décor idyllique à mi-chemin entre Bâle et Zurich, je viens de vivre ma pire indigestion en 15 ans. C’est dans le noir, entre chaque réveil accompagné de haut-le-cœur, que je devais trouver le plus rapidement possible la fermeture éclair de la porte de ma tente... 

Au matin, je n’ai même plus la force d’apprécier à sa juste valeur le magnifique tableau champêtre qui m’entoure. À l’orée d’un bois, je me suis posé la veille au haut d’une collinette recouverte d’herbe épaisse. Au loin, j’aperçois quelques villages blottis au fond des vallées alpines. Plus près, les couleurs se mélangent et s’harmonisent dans une même palette naturelle. Le jaune éclatant d’un champ de colza côtoie les dizaines de verts des trèfles et des herbes en pâturage que s’arrachent les petits troupeaux bovins. La rosée disparaît rapidement sous la réconfortante lumière du printemps qui possède tout le ciel. 

Mais après ma nuit mouvementée, mon esprit focalise uniquement sur mon affreuse soif. Désespéré, je rationne pourtant les deux dérisoires gorgées d’eau restantes dans mon bidon. Je range mon campement, mais je suis encore si faible que je tombe de sommeil à quelques reprises à même le sol. Ce qui est normalement l’affaire d’une trentaine de minutes s’étale sur quatre interminables heures. La mi-journée vient déjà de passer lorsque je réussis finalement à remettre mes pneus sur l’asphalte. 

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Mais je ne suis pas au bout de mes peines. La première petite côte absorbe toute l’énergie qu’il me reste. Sur mon engrenage le plus aisé, je pousse lentement les pédales en essayant de ne pas perdre l’équilibre. 

Au sommet, je suis en nage et je frissonne à la fois. Mes jambes chancellent sous mon poids. J’ai l’impression d’avoir traversé les Alpes au complet, alors que mon compteur n’indique qu’un ridicule 1,5 km ! J’aborde un vieil homme et lui demande dans un allemand très précaire s’il peut me donner à boire. J’ai si soif que je m’abreuve avec volupté à même son boyau d’arrosage. L’eau fraîche me revigore. Je recommence à pédaler, mais ne réussis à faire que quelques centaines de mètres avant que l’épuisement et les nausées ne reprennent. Je tombe à nouveau de fatigue dans l’herbe sur un terrain privé... 

Je ne peux pas continuer comme ça. Je me traîne de l’autre côté de la rue et demande à un homme occupé à tondre sa pelouse s’il me permet de planter ma tente derrière sa maison. En bon conjoint, il rentre demander la permission à sa douce moitié. Lorsque Koen et Su acceptent et me demandent d’où j’arrive ainsi, je ne peux que leur répondre piteusement «de l’autre côté de la côte»... 

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Su m’offre immédiatement à manger. « Prends du bouillon de poulet, cela te fera du bien. » Puis la conversation nous mène jusqu’au souper et à une invitation plus que bienvenue à dormir dans un lit à l’intérieur. 

Ses bons soins ont tôt fait de me ramener dans un meilleur état. Je pose plus de questions et apprends que Koen, son mari, est chercheur en pharmacologie en ville. Je lui demande si elle travaille dans le même domaine et à quelle heure elle doit partir le lendemain. Dépitée, elle répond : « Je reste à la maison. Je suis en phase terminale du cancer, et je n’ai plus la force de travailler à l’extérieur. » 

Oh. 

Je ressens soudainement une étouffante vague de honte de m’être plaint d’une sale indigestion et de l’avoir laissée me soigner. Su avait certes un peu l’air fatigué, mais je ne m’étais pas douté une seconde que ses courts cheveux poivre et sel et ses lèvres craquelées témoignaient des traitements qui avaient échoué. 

Malgré ce qu’elle affirme, cette brave femme est pourtant loin d’avoir complètement cessé de travailler. Quelques jours par semaine, elle ouvre sa porte à de jeunes mères réfugiées, provenant le plus souvent de l’Érythrée, un pays à côté de l’Éthiopie dans la Corne de l’Afrique. Elle leur enseigne à jardiner, à parler l’allemand et à se faire confiance dans cette nouvelle vie. Pour ces femmes et leurs enfants, cette maison ancestrale dans les collines est un havre leur permettant de s’acclimater à leur pays d’accueil. 

Su m’affirme tirer plus de ce bénévolat que de son mode de vie précédent à Zurich, presque entièrement axé sur son travail de bureau. «Mon cancer, me dit-elle, m’a, d’une certaine façon, forcée à ralentir durant les quatre dernières années. Il m’a donné l’occasion de déménager à la campagne, de profiter davantage de la nature et d’aider ces réfugiés. » 

Avant de partir, je lui demande si elle a un conseil de vie pour moi. Son regard s’élève et survole les champs en friche derrière sa maison. Elle réfléchit quelques secondes, comme si elle tentait de rassembler les bons mots. Après une grande respiration, Su fixe à nouveau ses profonds yeux noirs dans les miens et me donne sa réponse : 

« Prends le temps d’écouter l’herbe, de goûter le soleil et de sentir les papillons. » 

Mes sourcils se dressent, l’air de demander si les verbes qu’elles utilisent ne se seraient pas mêlés dans la traduction. Mais le sourire en coin de Su et son léger signe de tête me confirment sans le moindre doute qu’elle a pleinement choisi sa poésie. 

 
Toutes les saisons entourent le château de Sargans, en Suisse.

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