Les rêves de Haci (extrait du livre)

Ce texte est l’un des plusieurs dizaines de chapitres du livre « Histoires à dormir dehors ». Pour plus d’information sur ce bestseller, voir le lien plus bas.


Un vieil homme debout devant sa maison usée me fait signe d’arrêter. Comme il me paraît sympathique, je ralentis et pose pied sur le bord de la route. L’homme s’approche lentement et m’aborde en parlant turc, que je ne comprends évidemment pas. Je lui demande s’il parle anglais. «No English», me répond-il avant de proposer une troisième langue. «Français?»

En plein milieu de la Turquie rurale, je suis devant un ouvrier de 70 ans du nom de Haci qui m’invite chez lui en français. Un français très approximatif, mais quand même. L’occasion est trop belle, j’appuie mon vélo sur sa maison et descends quelques marches pour le suivre dans son atelier.

Avec beaucoup de patience et de gestes des deux côtés, je finis par en apprendre davantage sur Haci. Il me dit avoir résidé sept ans en France dans les années 1970, après y être déménagé au début de la vingtaine dans le but de trouver un meilleur emploi. C’est là, avec ses collègues de travail, qu’il a appris le français. D’abord dans une usine de plastique, ensuite à fabriquer des lunettes. Je n’en reviens pas qu’il puisse encore trouver ses mots presque 40 ans après avoir cessé de pratiquer la langue.

Mais il trouve alors la vie en France plus compliquée que prévu. S’intégrer n’est pas facile et le coût de la vie est élevé compte tenu de l’argent qu’il réussit à gagner. Il revient donc en Turquie avec l’espoir de fonder une famille. Aujourd’hui, il répare des tracteurs et de l’équipement agricole dans l’atelier sombre où nous nous trouvons, au sous-sol de sa maison.

Soudain, Haci remarque l’heure. Il coupe net notre discussion au milieu d’une phrase et déroule sur le sol du garage un tapis souillé de taches d’huile. Il cesse totalement de me porter attention et commence à prier à genoux sur son tapis, la tête orientée vers le sud en direction de La Mecque. Debout à quelques mètres de lui, je ne sais trop quoi faire en attendant. Je demeure immobile et silencieux pendant ces quelques minutes de prière.

Nous nous assoyons ensuite à son bureau, dans un coin de l’atelier, pour reprendre la conversation. Je demande à mon hôte, inspiré par mon propre voyage, s’il a lui-même un rêve, quelque chose qu’il aimerait accomplir. Il ne me répond que par un seul mot: «Fini.» Je tente de comprendre s’il veut dire qu’il est trop vieux pour rêver ou s’il a déjà réalisé ses ambitions. J’ajoute: «Et avant?»

Il précise sa pensée: «Avant, beaucoup travail, mes garçons.» Je sais déjà qu’il a eu deux fils qui doivent maintenant être dans la fin de la trentaine. J’imagine qu’entre le temps passé à gagner difficilement de l’argent et à s’occuper de sa famille, il n’a pas eu beaucoup de temps à consacrer à ses rêves personnels.

Pendant quelques secondes, il me regarde en silence avec ses yeux doux entourés de rides, l’air de se demander s’il doit continuer à parler. Je l’encourage d’un sourire. Il ouvre alors un tiroir de son bureau et en sort une feuille de papier. Il y écrit le mot asker. Je consulte le dictionnaire sur mon téléphone : le mot turc est traduit par « soldat ». Je lui fais un signe de tête pour lui indiquer que j’ai compris. Il poursuit son explication.

«Mon garçon... parti asker... ici non», me dit Haci en hochant négativement la tête, la bouche un peu crispée. Puis il dépose lentement sa tête de côté dans sa paume, comme s’il dormait, et il ajoute « mort ». Son fils a perdu la vie dans l’armée turque.

Sur le même papier, il m’écrit un nombre : 1999. Comme si sa vie s’était arrêtée cette année- là, en même temps que celle de son fils. Il prononce l’année en français: «Quatre-vingt- dix-neuf», détachant chaque syllabe. Puis, avec sa bouche, il imite le bruit d’un coup de vent tout en frappant ses mains l’une contre l’autre. Il ajoute deux mots qui répondent maintenant clairement à ma question: «Hayal [rêve], fini.»

Haci se lève de sa chaise et fait quelques pas dans son atelier. La conversation est terminée.

Sans doute pour changer l’ambiance, le mécanicien m’invite ensuite à faire le tour de son terrain. Il me montre son petit potager cultivé sur sa terre sablonneuse et quelques vieilles remorques rouillées qu’il est en train de réparer. Il s’enquiert de mon désir de rester à souper. J’accepte avec joie.

Après m’avoir demandé gentiment de troquer mon short contre un pantalon avant de rencontrer son épouse, nous passons à l’étage, par-dessus l’atelier. Le long de l’escalier, les murs sont jaunis, sales et craquelés. Nous parlons un peu au salon, orné de vieux meubles et de photos de ses fils. Avec émotion, il dépose l’une d’elles entre mes mains. Je constate, stupéfait, que le jeune homme en uniforme militaire me ressemble.

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Nous passons ensuite à la salle à manger, franchement modeste avec ses deux divans appuyés contre les murs. Une table ronde et basse est roulée d’une autre pièce et déposée sur le tapis au centre. Haci me fait signe de m’asseoir sur le sol à côté de la table et fait de même. Son épouse est à la cuisine et fait des allers-retours pour apporter un par un les nombreux plats sur notre table. Puisque je suis un étranger du sexe opposé, elle ne mangera pas avec nous, comme c’est parfois le cas dans les familles musulmanes les plus pratiquantes.

Ramadan oblige, nous attendons le coucher du soleil avant d’entamer la nourriture devant nous. Les yeux rivés sur l’horloge, Haci cesse de parler à 20h15 et commence à manger à une vitesse fulgurante. Je n’ai même pas terminé ma soupe qu’il a enfilé son dessert.

Haci me reproche gentiment le fait qu’au Canada nous ne respectons pas le ramadan. «Canada manger toujours», me lâche-t-il, la bouche pleine.

Rassasié, mon hôte m’invite ensuite à rester à coucher, mais je décline cette fois son invitation. Je crois avoir eu assez d’émotions pour une journée. Je pars alors qu’il reste encore quelques lueurs dans le ciel.

Cette nuit-là, étendu dans ma tente, je ne peux m’empêcher de penser tristement à ce que Haci a partagé avec moi à propos de son fils, de sa peine et de sa difficulté à continuer de rêver. Je me dis que s’il ne rêve plus pour lui-même, il aura au moins aujourd’hui fait partie du mien et l’aura rendu plus beau.